Travailler en interculturalité

Cet article vient bien tard. Il faut dire que depuis quelques mois, je cumule deux mandats de travail. Cela me laisse peu l’envie de me mettre sur l’ordinateur le weekend. Cependant j’ai pu accumuler des observations intéressantes sur l’expérience de l’interculturalité dans le milieu professionnel. L’article qui suit en rend compte ; il est un peu long ce qui compense mon silence des derniers mois !

Mes deux mandats actuels se déroulent dans des structures remarquablement similaires bien que dans des secteurs très différents. Des deux côtés , on retrouve un promoteur-initiateur du projet européen, vivant en Europe et effectuant des voyages réguliers au Burkina Faso, une directrice-coordinatrice européenne également mais vivant au Burkina Faso depuis une décennie et une équipe de petite taille, burkinabè et européenne, des partenaires burkinabè, des clients burkinabè ,un public-cible burkinabè mais quelques bailleurs et financiers européens.

Des structures idéales pour un observatoire de l’interculturalité.

Ce n’est pas la première fois que j’observe l’interculturalité au travail. Mon passage d’un an chez SMART, groupe franco-belge m’avait déjà fait observé les différences parfois importantes de style professionnel entre français, belges francophones et belges néerlandophones. Si cela se remarque déjà fort avec des pays voisins  et partageant une même langue, imaginez ce que cela peut donner à travers un continent.

Voici quelques éléments que j’ai pu observer :

NB : A ce stade, il m’est important de signaler que ce ne sont que des observations faites dans un contexte précis. Si je pense que cela peut informer sur la culture au travail au Burkina Faso, je ne souhaite pas en faire des généralités ni dire que « c’est toujours comme ça ».

Le questionnement permanent

Ainsi la première observation que je fait de moi-même dans ses milieux professionnels multiculturels est la nécessité d’être en questionnement permanent.  « Est ce que j’ai bien compris ce qui se passe ? », «  Est ce que mon interlocuteur a bien compris ce que je demande ? », «  Est ce que ma demande est adaptée ? », «  Est ce que ce comportement qui me déplait est dû à la personne ou à sa culture ? », « Est ce que le jugement que je fais sur la culture de travail est juste ou est-ce raciste ? », «  Est-ce que ma manière de faire, différente est vraiment une amélioration apportée ? ». Pour moi, la seule manière de s’assurer d’être juste dans un milieu de relations interculturelles est, d’activement, se poser des questions afin d’éviter tout paternalisme et reproduction de relations de dominances. Cela demande de la proactivité dans le questionnement, une grande ouverture et un lâcher-prise immense (ce qui est compliqué à faire quand une hiérarchie ou un bailleur vous rend responsable du résultat).  Et, soyons honnêtes, c’est également très fatigant. Enrichissant, fascinant, passionnant mais fatigant. Moi qui était déjà opposé à l’idée de travailler temps plein, je le suis encore plus : mon cerveau a besoin de temps de pause et d’assimilation.

Les horaires

Une autre observation, somme tout bénigne est la différences dans les horaires de travail.

Tout d’abord, ici au Burkina, on commence le service tôt : entre 7h30 ( dans la fonction publique) et 8h30 ( 9h dans le monde de la Culture), on prend des pauses de midi longues ( un peu comme les Français, les Belges , eux dépassent rarement une heure) et on finit entre 17h et 18h. Sauf, si on travaille dans un service continu ! Dans ce cas, la pause de midi est de 30 minutes et on finit vers 15h30, 16h. Le vendredi, avec la prière demi-journée des musulmans, le service de l’après-midi est lui encore plus perturbé voir inexistant. A ce stade, de ma connaissance du pays, je sais que faire des démarches administratives le vendredi midi ( juste avant la prière) est très rapide car il n’y a pas de files mais que l’activité professionnelle du vendredi après-midi est légère voire inexistante.

Ensuite , les heures de rendez-vous professionnels sont, disons, larges. En effet, quand quelqu’un vous prévient qu’il passera à votre bureau à 10h, il viendra n’importe quand entre 9h59 et 10h59.

Par ailleurs, quand votre collègue sorts « faire une course » pour le boulot ou à titre personnel, sachez qu’il ne reviendra probablement pas avant 2 à 3h : un temps réel nécessaire pour toutes démarches dans une banque, certainement additionné d’un détour pour saluer un ami, prendre sa pause de midi ou toute autre activité prévu ou imprévue.

Mon lieu de repos, essentiel après une journée de boulot

Les problèmes de cashflow

La culture burkinabè poussent à une solidarité importante avec ses proches et non-proches. Une conséquence est que quand vous avez de l’argent disponible, celui-ci disparaît très rapidement. Parce que vous l’avez prêtez à un ami dans le besoin, vous avez confier un petit job à quelqu’un, vous l’avez donner à un proche. Ainsi, les fournisseurs ont toujours besoin d’une avance sur votre travail car il n’ont jamais l’épargne disponible pour acheter le matériel nécessaire ou même pour payer la main d’œuvre Mais si vous payez l’entièreté de votre commande dès le départ, il n’est pas certain non plus que le fournisseur garde cet argent pour avoir la trésorerie nécessaire jusqu’à la fin du travail à effectuer. Il faut donc échelonner au mieux et si un travail prend plusieurs semaines, votre fournisseur reviendra plusieurs fois vers vous pour vous demander le prochain paiement.

Le travail, ma communauté

La communauté , ici au Burkina, ce n’est pas un vain mot. L’individu s’inscrit dans un réseau complexe et variable de communautés : sa famille élargie, son ethnie, sa religion, ses promotionnaires de classes mais aussi son employeur.

L’employeur se doit ainsi de créer une communauté autour du travail donné. Il va soutenir le travailleur et sa famille, être là en cas de coup dur et donner ainsi une forme de protection à ses travailleurs, comme une famille. En tout cas, c’est ce que qui est attendu par les burkinabè.

En échange de cette communauté protectrice, le travailleur burkinabè apportera sa loyauté sans bornes allant parfois au-delà même de son mandat de travail.

Notamment, si l’employeur créé « communauté », le burkinabè ne va pas hésiter à amener à son employeur l’entièreté de ses autres réseaux : comme autres travailleurs mais aussi comme clients ou comme fournisseurs de confiance. Cela peut parfois créer d’ailleurs des tensions. Car si on amène quelqu’un qu’on connait à son employeur, on s’engage personnellement à la fois vis-à-vis de son employeur « je vous amène quelqu’un qui va bien vous servir » mais aussi vers la personne de son réseau «  tu verras, mon employeur va bien te traiter ». Et si un des côtés failli, cela va être sa propre réputation qui est mise en jeu. Or la réputation est primordiale dans la vie professionnelle et sociale au Burkina.

« tout est possible »

Ainsi, il est très mal vu pour un burkinabè de « perdre la face ». Jamais on ne  va admettre une faiblesse que ce soit en se montrant énervé ou en avouant qu’ « on ne sait pas faire telle ou telle tâches ».

Cela peut amener à des nombreuses incompréhensions, malentendus voir à des déceptions pour un occidental non-averti. En effet, il est rare que votre partenaire burkinabè vous dira que ce que tu demandes n’est pas possible. En général, la réponse à toute requêtes sera le fameux «  pas de problèmes » ou au mieux «  on va faire ». A traduire par : « on va tout faire pour répondre à ta demande même si je n’ai pas les compétences » .

Cette manière de faire peu amener à la déception puisque au final, la tâche demandé ne sera pas faite ou mal mais aussi à un certain optimisme et dans certains cas à la réalisation de tâches qui paraissaient impossible.

Ceci est à mettre en perspective avec les réactions occidentales où on entendra bien plus souvent : « non », « ça ce n’est pas possible », «  ça sera compliqué ».

une fenêtre vers l’autre

Le silence des subalternes

Autre élément qui fait que le burkinabè ne refuse pas une tâche est que « si le patron le demande, il faut le faire comme il demande car c’est lui le responsable ».  Un raisonnement, que je trouve avec mes yeux d’étrangères, très particulier mais qui est largement partagé et fort mis à mal dans les structures multiculturelles.

Ainsi, un reproche souvent entendu de mes patrons occidentaux est que les employés burkinabè ne disent rien. Ils ne préviennent pas quand la décision prise n’est pas la bonne, ou quand ils ne vont pas pouvoir faire ce qui est demandé que ce soit parce qu’il manque un élément ou un outil ou pour une autre raison.  « Je ne comprends pas, il ne fait rien mais reste là et ne me dis pas ce qui se passe ».

Après de nombreuses discussions avec mes collègues mais aussi des amis, il semble que ce phénomène s’explique en grande partie par la sociabilisation dès l’enfance, grandement influencée par l’école.

Ainsi, un ami me disait : «Dans le milieu du travail, si tu as un chef ( qui lui-même à un chef, etc.), tu ne dis rien. D’abord parce que le chef doit savoir, ensuite c’est à lui de prendre les responsabilités. Et puis, tu n’as pas droit à l’erreur. Si tu te trompes, c’est sur toi que ça va retomber. Donc le mieux, c’est de ne rien dire ».

Ce raisonnement me semble issu de l’éducation telle que existante au Burkina.

J’avais déjà pu remarqué cette peur de faire une erreur chez mes collègues français de Smart. Ainsi quand on demandait la rédaction d’un article, les collègues belges fournissent rapidement une première version, demandent une relecture, corrigent, reviennent alors que mes collègues français prenaient bien plus de temps car «  je n’ai pas relu », « ce n’est pas fini », « j’aimerai le retravailler » et avaient une crainte de montrer un travail en cours.

L’éducation au Burkina est basée sur l’éducation française, pas étonnant qu’on y retrouve cette peur de l’erreur. Une éducation élitiste,  où l’erreur est vue comme une faute et non un témoin de l’apprentissage, une éducation où le maître à toujours raison et où remettre en question est fortement découragé. Au Burkina, cette manière de faire école est encore renforcer par la taille des classes ( 45 élèves est considéré comme une petite classe, en général on tournera autour des 75 voir 100 élèves par classe). Impossible d’encourager la pro-activité et le questionnement dans des classes de cette taille. A l’école, on apprend par cœur et on obéit au maître.  Une attitude qui après plusieurs années d’école s’ancre dans les habitudes. Je me suis fait d’ailleurs la réflexion que la pro-activité observée chez mes collègues Burkinabè était régulièrement inversement proportionnelle avec le niveau d’études.

Cette attitude ancrée par des années d’école va se trouver bouleverser au contact d’un ou une patron-ne occidental qui s’attend à avoir des moments de concertation avec ses employées, souhaitent une organisation du travail plus horizontale et s’attend à ce que l’employé plus expert dans tel ou tel domaine lui signale si lui, patron, est dans l’erreur.

Créer un environnement professionnel basé sur la coopération, l’autonomie de chacun et la concertation n’est déjà pas simple. « On me demande mon avis mais on ne le suit pas », étant une des frustrations les plus connues. Et l’équilibre entre autonomie de chacun et obligation de résultat pour le coordinateur est délicat. Il l’est d’autant plus dans un milieu interculturel !

Au Burkina, les moments de concertation et de « brainstorming » sont rendus encore plus complexes par l’habitude burkinabè de n’énoncer que le résultat final de ses réflexions. Vous trouverez rarement un burkinabè qui réfléchit «  tout haut », pesant le pour et le contre et confrontant ses idées à d’autres avant de nommer sa décision. Cette façon de faire est celle des « toubabous ». Elle peut mener les burkinabè à nous penser incohérent : « vous changer d’avis tout le temps ! » ou pour certains habitués à dire «  non, mais là, je ne vous écoute pas, ce n’est pas la décision finale ».

Une richesse à obtenir

Les ajustement à réaliser pour travailler en interculturalité sont nombreux, continus, mouvants. Je pense cependant que cela peut apporter une grande richesse aux projets menés. Si chaque culture présente sort de sa « bulle de confort » et se confronte à l’autre, ce ne sera pas simple mais certainement enrichissant : bousculer la hiérarchie burkinabè peut apporter une proactivité bienvenue et magnifier les talents de quelqu’un. En retour apprendre à lâcher-prise sur le comment sont faites les choses et avoir un optimisme que « tout peut se faire » va ouvrir les perspectives occidentales.

Fatiguant ces ajustements , oui, mais oh combien passionnants !

Vue du bureau

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