Le goût aigre de la coopération au développement (suite et pas fin)

Cela avait pourtant si bien commencé : un appel à projet sur l’inclusion citoyenne qui poussait la réflexion jusqu’à inclure l’inclusion économique et l’inclusion par les arts, un appel qui était ouvert aux petites associations naissantes et qui ne demandait aucune contrepartie ou parts de fonds propres…

Au final,  nous nous retrouvons en fin de projet avec un goût acide et amer, des relations avec nos partenaires gâtées dû aux retards de paiement, aucune trace comptable de la réalisation du projet pour l’association, une invisibilisation de notre association sur les produits de communication, une frustration générale , un épuisement certain d’avoir dû garder une vigilance double face aux lourdes procédures mais aussi aux erreurs des agents chargé du suivi du projet pour les bailleurs, des insomnies à répétition et un sentiment général d’avoir été utilisé comme des pions pour d’autres objectifs que les nôtres, un profond sentiment de ne pas avoir été respecté dans nos connaissances et expériences de terrain et l’impression que tous ce que nous pouvons faire au-delà de leur projet ( nos autres activités, notre planning professionnel et personnel) n’a pas d’importance.

Que s’est-il passé ?

Cet appel à projets fait partie d’un programme plus large financé par l’agence de développement américaine USAID et mis en œuvre par une entreprise de consultance ( je dis bien entreprise et non association car nous sommes bien avec une structure ayant un but lucratif !)

Or , comme mentionné dans le rapport  de Unlock Aid «  follow the money », l’agence USAID  a de sérieux manquements à compenser. Quelques chiffres pour vous en convaincre:

– 90% de l’aide au développement de USAID se retrouve dans les agences de consultances internationales basées à Washington

– Seulement 14% des revenus des ces agences atteignent  les organisations locales du Sud Global

– 73% des organisations locales du Sud rapporte des promesses financières non tenues par ces agences

– malgré un taux d’échec de 50%, ces agences reçoivent toujours leur paiement complet.

Source 

Dès notre présélection, les choses avaient déjà mal commencé. Vous avez un compte rendu de mon impression « à chaud » de notre première rencontre avec les personnes chargées de la mise en œuvre de l’appel à projets.

Par la suite, les manquements se sont accumulés.

En juin, alors que nous n’avions toujours rien signé, nous sommes conviés le jeudi pour le lundi pour 5 jours de renforcements de capacités. Ces 5 jours seront en majorité dédiés à nous fournir les procédures administratives, financières et de rapporting à suivre. Ce renforcement de capacité n’était pas annoncé dans l’appel et ce bien qu’il fasse partie intégrante de la stratégie de mise en œuvre du programme général. Il est « imposé » en dernière minute sans regards pour le calendrier et les autres activités de chaque partenaire.

Par la suite, nous sommes appelé un matin pour venir signer l’après-midi notre contrat de subvention, subvention qui sera «  en nature »; un système mis en place, on peut imaginer par manque de confiance dans les structures et associations locales et qui fait que aucun montant d’argent ne sera transférer à l’association de terrain. Le bailleur paiera directement les fournisseurs mais laisse la recherche, sélection et la négociation à l’association. Pourtant notre contrat ne mentionne aucun montant, laissant liberté au bailleur de changer celui-ci. Avec la coordinatrice du projet, nous exigeons que les montants budgétisés soient mis en annexe du contrat, ce qui est accepté. Cependant, quand nous récupérons enfin notre version du contrat signée par les deux parties plus de 3 mois plus tard et deux semaines après le début du projet, cette annexe a disparu ! Ce sera une des premières occurrence où la disparité de réalités entre les procédures lourdes du bailleur et les réalités de terrain vont pousser soit notre association soit le bureau de terrain au limite de la fraude… Dans le cadre du contrat revenu sans une annexe spécifuqement demandée et ajoutée lors de la signature d’une des parties, on pourrait parler de faux en écriture.

Plus tard, et pris dans un calendrier imposé par leur supérieur, l’équipe de terrain burkinabè va nous demander de clôturer et rendre tous nos documents , rapports et fiches horaires comprises, pour le début décembre et ce bien que notre projet est prévu jusqu’au 31 décembre. Les rapports sont donc écrits au future, les fiches horaires des consultants ne correspondent en rien aux heures réellement prestées, les factures finales sont édités avant que le fournisseur ne commence a exécuter l’activité.

Les procédures administratives et financières sont extrêmement complexes et lourdes ( pas moins de 7 documents sont demandés pour un achat) et c’est l’association de terrain qui doit négocier avec ses fournisseurs pour obtenir l’ensemble des ces documents. Elle doit également négocier avec le fournisseur pour que celui-ci accepte de préfinancer ses services, car il ne recevra le paiement au mieux que 30 jours après la clôture de l’activité concernée et la remise des rapports correspondants et souvent bien après. Toute personne qui connait la réalité du Burkina sait que c’est impossible, aucun fournisseur ne vous fournira un service sans le paiement au minimum d’une avance couvrant le matériel. De nouveau, c’est à l’association de terrain de se débrouiller soit quand c’est possible en fournissant l’avance elle-même et en espérant que le fournisseur honnête la remboursera une fois payé par le bailleur soit en convaincant le fournisseur d’avancer… mais le retard de paiement va causer des frustrations et de la méfiance. Certains fournisseurs refusant catégoriquement de continuer à réaliser des activités supplémentaires sans être payé des premières.. et à juste raison, cela mettrait en danger leur trésorerie…  Pourtant le programme se veut travailler à l’inclusion mais rejette et/ ou met en difficulté de facto les fournisseurs et associations trop petites pour avoir une trésorerie forte.

Ce n’est pas le seul paradoxe noté entre l’intention d’inclusion et les réalités de leurs procédures. Ainsi lors de la formation aux procédures,  on nous a clairement dit que , étant donné que les canevas de rapporting demandent le numéro de carte nationale des participant, il serait peut être mieux de ne pas travailler avec un public trop vulnérable que pour avoir une carte d’identité ! Dans le contexte du Burkina, avec la problématique des déplacés internes mais aussi avec  la volonté de notre association de travailler avec les plus exclus comme les détenus ( qui n’ont pas toujours leurs papiers au moment de leur arrestation et à qui  la carte d’identité est d’office retiré pendant la durée de leur peine), c’est un comble !!!  ( Heureusement, cette exigence sera alléger lors de la mise en place réelle de notre projet).

De plus, lors des négociation budgétaires sur notre projet ( appelé avec exagération cocréation mais qui se rapproche plus de «  faire coller votre projet à nos indicateurs »), il nous est demandé de diminuer la prise en charge des femmes vulnérables de 5.000 frcs CFA à 2.500 frcs CFA par jour…. Alors que la prise en charge des officiels lors de cérémonie et même la nôtre lors des 5 jours de formations sera gardée à 5.000 frcs CFA par jour. Les femmes vulnérables auraient t-elles moins de valeurs ?

D’où viennent ces manquements, erreurs et injustices ?

on observe mieux de haut

Une méfiance et méconnaissance du terrain par le bailleur et les commanditaires

Les procédures imposées dans le cadre de cet appel sont lourdes et cadenassés, très peu adaptées aux réalités d’un terrain qui nécessite flexibilité et adaptation continue.

Pourquoi les procédures des bailleurs internationaux sont devenus si lourdes ? Parce que les bailleurs ont peur de la fraude, de la corruption et de la mauvais utilisation de leur fonds. Paradoxalement, la lourdeur administrative va pousser les gens de terrain (associations et bureau national) à chercher des solutions pour les contourner et donc  à être à  la limite voir à  dépasser la limite de la fraude.

Le bailleur et bureau international de mise en œuvre connaissent peu les réalités du Burkina Faso. Et même les employés du bureau national sont éloignés des réalités de leur terrain : par leur éducation ( qui leur a permis de décrocher ce poste), par le montant de leur salaire ( au Burkina, réussir est associé à être fonctionnaire pour la stabilité ou travailler pour une organisation de développement pour le montant du salaire), par leur mode de vie à la capitale et non dans les communes rurales ou dans les villes secondaires.

Une attention aux exigences du bailleur plutôt qu’au terrain

Lié à cette méconnaissance de terrain, la mise en œuvre du programme est plus fixée sur le exigences du bailleur et que sur les motivations et réalités du terrain voir même que sur les exigences légales du pays d’exécution.

Ce qui est important est de répondre aux indicateurs du bailleur, indicateurs qui ont été fixé loin du terrain. Même si on espère que quelques études et consultations ont été faites, le temps que celles-ci remontent au bureau international et au bailleur, que ceux-ci fixent le programme, le terrain à changer. Dans notre cas précis, je suis persuadée que les consultations et études réalisés pour informer les grandes lignes du programme ont été réalisés avant les deux coups d’état ayant modifié profondément la vie politique et citoyenne du Burkina Faso.

Ce qui est important est de répondre au planning du bailleur, peu importe la stratégie de l’association de terrain qui a agencé avec soin ses activités dans un calendrier précis. Dans notre cas, les activités devaient être liées à un festival que nous organiserons  en mars 2025. Mais le bailleur veut clôturer ce volet en décembre 2024. D’ailleurs, ils auraient bien voulu que nous démarions en précipitation dès avril 2024 peut importe notre disponibilité.

Ce qui est important ce sont les règles administratives et comptables du bailleur et non celles du pays . Bien que bureau national organise des séances de «  renforcement de capacités », leurs exigences reposent sur les normes du bailleur et , par exemple, ne forme pas à l’édition de factures normalisées selon les règles en vigueur au Burkina. Le bailleur se veut « sans papiers  et tout numérique » mais au Burkina, la signature et le cachet sont obligatoires….Le classeur des documents de ce projet «  sans-papiers » dépasse les 189 documents et les 200 feuilles…

Des boucles d’apprentissage inexistantes

La coordinatrice du projet de terrain et moi-même partageons les mêmes valeurs : l’injustice et l’absurdité administrative nous énervent… A plusieurs reprises et dès le début de la relation, nous nous insurgeons, plaignons, signalons les manquements. A plusieurs reprises, des membres de l’équipe du bureau national nous disent «  nous nous améliorons, promis ! ». Pourtant, notre projet est l’avant -dernier a débuté, les améliorations devraient être là.

En octobre, un deuxième appel dans le même programme est lancé.. Le bureau national nous demande de postuler, nous refusons. Aucune des manquements signalés pour le premier appel ( existence de cette option de « subvention en nature », non-mention des dates demandés d’exécution, non-mention de la participation des associations retenus à un «  renforcement de capacités » chronophage) n’ont été pris en compte et changer dans ce deuxième appel.

Au Burkina Faso, culturellement, le patron a toujours raison et les initiatives d’amélioration venant de la base ne sont pas encouragées. ( Trop risqué : tu risques de contrarier le patron. Si tu as tord au final ce sera de ta faute et tu sera blâmer. Si tu as raison, tu va faire perdre la face au patron : soit il va s’approprier ton idée, soit il va se venger de l’avoir contrarier).  Par contre, aux États-Unis donner un feedback est encouragé, la culture du débat même avec le patron est fortement présente. Et des américains ( ou des personnes ayant adopté cette culture dans le travail) ne demandent pas un feedback, elles s’attendent à le recevoir. Pourtant le Burkinabè ne leur donnera jamais. Et sans ces feedback , impossible de créer des boucles d’apprentissages et de faire évoluer les choses.

Comment changer le système ? Des responsabilités partagées

Les responsabilités du bailleur

En tant que bailleur, celui-ci a une responsabilité forte de connaitre et reconnaitre sa position de domination. Si, il souhaite réellement faire de l’inclusion et s’adapter aux réalités du terrain sur lequel il souhaite travailler, l’effort d’inclusion doit d’abord venir de lui-même.

Cela peut passer par des stratégies réellement co-construites avec le terrain. Plutôt que répondre à des exigences ou des constats fait par lui-même, c’est aller voir et récolter les besoins de terrain sans préconceptions, ce qui demande une forte dosé d’humilité.

Passer par des intermédiaires de mise en œuvre ne dédouane pas le bailleur de devoir connaitre le terrain pour designer des programmes  mais également des procédures qui soient adaptés.

Un certain nombre de bailleurs commence à développer une approche autre de la coopération en accordant une plus grande confiance au terrain.

Les méthodes de Trust based philanthropy , par exemple,  ( ou les subventions sont accordés sans conditions quant aux activités pour lesquelles les fonds seront utilisés) permettent de suivre réellement les besoins des associations de terrain.

Construire des relations de durée avec les associations de terrain avec de véritable programme de renforcement de capacités sur les aspects organisationnels et administratifs sont également à saluer. Et par véritable, j’entends des renforcements de capacité qui permettent à chacun de créer les procédures qui lui conviennent tout en respectant les lois nationales et internationales car il/elle aura compris le pourquoi et l’utilité de ses procédures.

Du bureau de mise en œuvre international

Ce qui m’a frappé le plus dans cette expérience, c’est la non adaptation du bureau international aux réalités locales : une grande partie des documents à remplir ou reçus sont en anglais (alors que le Burkina est  francophone), les procédures ne prennent pas en compte les réalités locales, et les boucles d’apprentissage avec le bureau national me paraissent inexistantes ( en témoigne l’encouragement reçu par le bureau national à ce que j’écrive cet article pour « soutenir » leur retour).

Cela marque en mon sens un manque criant de compétences interculturelles, un comble pour un bureau qui se veut intervenir dans plus d’une centaine de pays de par le monde.

 Les compétences interculturelles, c’est pouvoir reconnaitre les différences culturelles qui peuvent mener à des incompréhensions entre équipes, à des problèmes de communication interne et au final à des résultats moindres et des impacts médiocres sur le terrain. C’est pouvoir les reconnaitre et les prendre en compte pour bénéficier pleinement de la richesse d’équipes diverses.

Un nombre grandissant de consultants ( par exemple) se spécialisent dans la formation des équipes interculturelles tout comme dans la décolonisation de l’aide internationale. Une telle formation est indispensable pour tous travailleurs et dirigeants de structures internationales et devraient être programmé régulièrement pour le staff des structures souhaitant travailler dans la coopération internationale.

Les bureaux internationaux sont responsables d’instaurer de manière proactive des boucles d’apprentissage dans lesquelles les apports des bureaux nationaux et des organisations locales sont encouragés.

Du bureau national burkinabè

Dans le mouvement pour une plus grande représentation des « pays bénéficiaires de la coopération » ( je déteste ce terme mais j’y reviendrais dans un prochain article), les agences de développement , les bureaux de consultance internationale et les ONG ont commencé à créer des bureaux nationaux et à recruter de plus en plus des nationaux dans ces bureaux.

Malheureusement, trop souvent ce sont les nationaux qui s’adaptent aux standards de l’agence pour pouvoir être recruté et non l’agence qui s’adapte pour recruter des personnes avec une connaissance profonde du terrain. Ainsi un burkinabè ayant suivi des études à l’étranger et qui connait les codes de l’agence (mais qui du coup s’est éloigné des réalités de son village d’origine et du mode de vie d’une majorité de ces concitoyens) sera privilégié.

OR les bureaux nationaux ne devraient pas être des transmetteurs à sens unique : des exigences du bailleur international vers le terrain. Mais ils devraient être également des défenseurs des réalités locales au sein des agences internationales. Pour cela, ils doivent dépasser leur peur de « contredire le patron » et de perdre leur emploi.

Les agences ( bureaux et ONG) internationales se doivent d’encourager ce rôle de pont à double sens (un article prochain sur l’importance des personnes et structures « ponts » entre cultures, suivra bientôt)

ET les employés des bureaux nationaux doivent avoir le courage et l’intégrité de jouer ce rôle. Avec un capital éducatif, social et financier supérieur à la majorité de leur concitoyens, ce sont eux qui sont dans la meilleure position pour le faire. Si les bureaux internationaux se doivent de leur donner la place, c’est bien aux employés des bureaux nationaux de la prendre.

 Des associations de terrain

Toute ses responsabilités ne dédouane aucunement les associations de terrain qui, bien que en demande de financements pour assurer leurs activités et travaillant avec des « bouts de ficelles », ont la plus grande responsabilité : celle de l’intégrité ( un mot loin d’être vain au Burkina Faso, pays des Hommes intègres).

L’intégrité de dire « non », de refuser un financement car les conditions attachées modifient voir contrarient la stratégie de l’association. De dire «  non » à des procédures qui lui sont impossibles de tenir. De dire «  non » et de ne pas s’accommoder en se mettant en défaut face aux lois nationales pour pouvoir répondre aux procédures des bailleurs.

Les associations de terrain ont aussi la responsabilité de s’organiser stratégiquement et administrativement. Elles ne doivent plus attendre que les subventions leur arrivent sans effort de rigueur et de recherche d’impacts positifs de leur part.

Elles se doivent de quitter leur posture de mendicité , prêts à tout pour un peu de financements. Bien que peu de financements leur soit accessibles, elles ne doivent pas compromettre leur objectifs premiers : impacter positivement la société et répondre à des besoins sociétaux criants.

C’est uniquement comme cela en dénonçant ce qui ne va pas aux bailleurs et en gardant le cap sur leur impact qu’elles deviendront des structures partenaires respectées.

Je terminerai en paraphrasant cette citation vue quelques part sur les réseaux et qui s’adresse à tous les acteurs de la coopération au développement :

Cet article est le deuxième consacré à ma relation complexe à la coopération au développement…

Dans cette série :


3 réflexions sur “Le goût aigre de la coopération au développement (suite et pas fin)

Laisser un commentaire