Lors d’un récent séjour en Belgique, j’ai à plusieurs reprises discuté du Burkina Faso avec des proches mais aussi des moins proches. Nous discutons de la situation sécuritaire, du terrorisme, des deux coups d’état de 2022 et du régime militaire qui s’en est suivi, de la chaleur et du changement climatique. Un de mes interlocuteurs s’exclame : « Mais, pourquoi tu restes ? ». Ma réponse ? « Parce que je me sens en sécurité »….. Cette réponse paradoxale méritait bien un petit article d’explications.
Cette réponse paradoxale m’est venue sans réflexions préalables comme une évidence et c’est en discutant longtemps avec des amis qu’elle s’est affinée. Ce sentiment de bien-être et de sécurité vient de plusieurs éléments de la culture qui m’entoure à Bobo.
L’espoir
Un certain fatalisme
Une gratitude pour la vie
Le sentiment d’appartenance
L’espoir. En Europe, ou au moins en Belgique que je connais bien mais je pense bien que c’est assez généralisé en occident, règne un sentiment de perte, de descente inéluctable. « Notre génération sera la première qui sera moins bien que celle de ses parents » est une phrase entendue , répétée de nombreuses fois. Et même si certains mouvements écologiques, anticapitalistes luttent pour « ré-enchanter le monde » , le sentiment général est celui d’une perte.
Au Burkina Faso, c’est l’inverse. Le Burkina Faso , un des pays classés (selon tout un tas de critères que je ne partage pas forcément) comme les plus pauvres au monde, c’est l’espoir qui règne. Cela ne peut aller que mieux. Si on est déjà en bas, on ne peut faire que monter. Malgré que la situation sécuritaire du pays s’est empirée dans la dernière décennie, c’est toujours ce sentiment d’espoir qui domine. Comme une page blanche où il reste tellement à découvrir et à inventer. Les entrepreneurs malins voient cet espoir comme un potentiel infini d’opportunités. Ici, tout est possible. D’ailleurs la requête la plus farfelue est presque toujours accueillie avec un « pas de problèmes » même si c’est avec des yeux écarquillés.
Un certain fatalisme. Au Burkina Faso, la vie est loin d’être facile tous les jours. Outre les situations sécuritaires et politiques, il y a les maladies tropicales, le palu, la dengue ; le climat dur , chaud, trop sec, puis trop humide, des trombes d’eau qui déferlent et inondent, la sécheresse et le soleil qui gâtent les matériaux en peu de temps. Mais cette rudesse n’est pas vécu comme une catastrophe. « C’est ça qui est là » te diront les burkinabè. On dirait bien que les burkinabè ont fait leur cette partie de ce proverbe « avoir la sagesse de ne pas s’inquiéter de ce que je peux pas changer »

En réponse à ce fatalisme, vivre au Burkina Faso c’est aussi expérimenter la gratitude. Gratitude quand ce qu’on ne peut pas changer est bon. Apprécier la pluie mais aussi la fin de la pluie. Apprécier le soleil, la douceur de vie. Exprimer cette gratitude en prenant du temps pour profiter de cette vie et donc , pour ceux qui ont un peu de moyens, avoir une qualité de vie enviable. Le sentiment d’être en vacances dès que j’arrête de travailler.
Finalement et probablement le plus important, c’est ce formidable sentiment d’appartenance qui a mis si peu de temps à me submerger. Je vous l’ai déjà écrit de nombreuses fois, les burkinabè sont un des peuples les plus accueillants que j’ai pu rencontrer. Mais être bien accueilli ne suffit pas pour se sentir appartenir à une communauté. En plus de cet accueil, la culture du lien social dominante au Burkina va induire toutes une série de petits et grands éléments qui produisent ce sentiment d’appartenance. Une des choses qui me frappe quand je rentre en Belgique (alors que les belges sont eux même réputés accueillants) , c’est la difficulté de rentrer en conversation avec quelqu’un qu’on ne connait pas. Dans le bus, dans le train, dans la rue ou même coincés à quatre dans une nacelle de 2 m², on n’entame pas la conversation. Et même si l’un commence, les autres vont le regarder étrangement, se demandant mais qui est cette personne qui me parle. Au Burkina Faso, en tout les cas à Bobo, on se salue. Les salutations burkinabè peuvent d’ailleurs, dans les règles de l’art être très longues. On prend des nouvelles même si on ne se connait pas plus que ça. « Oui, mais ça n’a rien de profond » me dira une amie. Non, bien sûr. Personne ne va commencer à discuter de sa situation personnelle difficile ou de philosophie au coin de la rue ( quoique ça pourrait) mais c’est en échangeant quelques banalités qu’on va commencer à se connaitre. La personne qui nous a salué et que nous avons salué en retour n’est plus tout à fait un étranger. Nous sommes quelque peu impliqués dans sa vie et elle dans la nôtre. D’ailleurs, se connaitre un peu comme ça induit aussi une forte solidarité, puisque nous ne sommes pas tout à fait étrangers. « Mais , ça ne devient pas envahissant ? ». Parfois, à nos habitudes de solitude occidentale , cela peut. Mais cette solidarité présente en cas de besoin est aussi respectueuse des limites de chacun. Rare sont ceux qui m’envahissent. Ce sentiment d’appartenance à une ville, un voisinage, une communauté me rassure énormément. Il y aura toujours quelqu’un pour aider. Pour terminer par un exemple de ce sens de sécurité. En rentrant de mon voyage, il y avait de fortes chances que la batterie de ma moto, restée immobile, ne puisse pas redémarrer. Il faut actionner une pédale mais ma moto étant assez lourde, je n’y arrive pas seule. Si la situation se passait en Belgique, j’aurais au préalable réfléchi à qui parmi mes amis n’habite pas trop loin, a un peu de force et que je dérangerai pas si je l’appelais pour m’aider. Et j’aurais d’ailleurs appelé pour vérifier sa disponibilité avant même mon arrivée. Au Burkina, la question de ma batterie m’a traversée l’esprit sans plus. Je savais qu’en sortant la moto devant chez moi et en la poussant un peu, j’aurais de l’aide. Ce qui a été le cas. Malgré une légère pluie, malgré un sentiment anti-blanc qu’on voudrait nous faire croire (alors qu’il s’agit plus d’un sentiment justifié d’anti néo-colonialisme visant les politiques et entreprises exploitantes et non les gens) et un contexte de célébration des un an du coup d’état, je n’ai pas fait un mètre en poussant la moto. Deux jeunes gens m’ont proposé de l’aide et de m’abriter de la pluie sous leur kiosque. La pluie terminée , l’un a actionné la pédale. Une jeune fille qui passait, plus habituée au modèle de mon scooter, est venue démarrer le contact et tourner la poignée… J’ai remercié, j’ai souri. Je souriais encore lors ce que j’ai fait un tour un peu plus long pour recharger la batterie. J’étais rentrée à la maison et tellement heureuse d’avoir choisi ma maison parmi ces gens.


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